Sevil Sevimli: « On se demande qui sont les vrais terroristes! »

13 février 2013 by  
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A la veille d’une nouvelle audience de son procès qui se déroulera le 15 février, nous publions une interview de Sevil Sevimli réalisée en janvier dernier, lorsqu’une délégation de communistes l’avait rencontrée en Turquie. Sevil est accusée par la justice turque d’être affiliée à une organisation de gauche interdite et risque quinze ans de prison.

Nous avons appris ce matin que la répression s’aggrave autour du procès de Sevil alors que plusieurs avocats des étudiants accusés avec elle auraient été arrêtés à leur tour. En France la mobilisation s’intensifie pour obtenir la libération immédiate de Sevil et l’arrêt de la collaboration de l’état français avec l’appareil de répression Turc.

Avant Garde : De quoi es-tu accusée ?

Sevil Sevimli: On m’accuse de faire partie d’une organisation considérée comme terroriste. Dans mon dossier d’accusation, on me reproche d’être partie à un concert de Grup Yorum, un groupe engagé à gauche. C’était un concert gratuit, auquel 350 000 personnes ont assisté ! On me reproche aussi d’être allée  à la manifestation du 1er mai à  Istanbul ou encore d’avoir assisté à la projection d’un documentaire sur Güler Zere. C’est une militante atteinte d’un cancer, qui était emprisonnée et qui a été libérée par la suite. On me reproche également de posséder le livre Le manifeste du parti communiste de Karl Marx …

A chaque fois, on m’accuse d’avoir participé à des activités qui sont légales en Turquie ! Mais ils les remixent, les réinterprètent et nous accusent de terrorisme. Avec des méthodes comme celles-là, on se demande qui sont les vrais terroristes …

As-tu reçu du soutien ?

Mon cas est devenu un symbole en Turquie. La médiatisation nous a permis de mettre la pression sur la justice et nous avons reçu beaucoup de lettres d’étudiants qui vivaient la même chose que nous. Pour nous, c’était vraiment très important, on a eu une correspondance très importante avec les étudiants, les gens dehors mais aussi avec des prisonniers de droit commun.

Tu as passé trois mois en prison. Comment s’est déroulée ta détention ?

Ma détention a été très difficile le premier mois. On est pointé du doigt par les gardiens, la nourriture était dégueulasse, on devait relaver le riz ou les pattes parce qu’on trouvait dedans des poils, des ongles … Les livres qu’on demandait pour étudier n’arrivaient pas, beaucoup de lettres d’amis ne nous sont jamais parvenues. Ma mère a mis trois semaines pour pouvoir me faire parvenir un jean alors que je n’avais plus de vêtement propre.

Quand les gardiens se sont rendus compte que j’étais française, que le consul et des parlementaires turcs sont passés, leur comportement a beaucoup changé, et s’est inversé.

Que peut faire la France ?

La France pourrait mettre la pression sur la Turquie. Plutôt que de ne penser qu’à l’économie, elle pourrait aussi penser à la liberté d’expression. Au final, le fait que je sois française a poussé les médias à plus s’intéresser à mon cas, mais il y a beaucoup d’autres cas, des milliers de personnes sont aujourd’hui victimes des lois antiterroristes en Turquie aujourd’hui.

Avant ton arrestation, tu militais sur des questions d’éducation en Turquie. Pourquoi ce choix ? Comment fonctionne l’éducation en Turquie ?

Déjà parce que je suis étudiante. Egalement parce que je viens d’une famille d’ouvrier. Ma mère est ouvrière, mon père est ouvrier donc je sais ce que c’est les difficultés financières quand on est issu d’une famille qui n’a pas les moyens de te payer tes études. Je me sentais vraiment concernée parce qu’ils payent énormément de charges comme les frais d’inscription, de logement, de transport …

L’éducation en Turquie marche beaucoup par piston notamment pour accéder à la fac. De nombreux jeunes doivent passer par des prépas ou des écoles privées. Si vous êtes kurdes, les professeurs le voient tout de suite et vous êtes vite mis de côté.

Les étudiants turcs ont l’air très mobilisés. Comment s’organise leur mouvement ?

Il y a une grande mobilisation des étudiants pour l’éducation gratuite! Des tentes ont été ouvertes dans chaque ville, chaque université. Des manifestations ont été organisées régulièrement. Certains étudiants ont entamé une grève de la faim, et malgré les interventions de la police, malgré les violences des enquêteurs, ils n’ont jamais lâché prise ! Au final, même si toutes les revendications n’ont pas été prises en compte, ce mouvement a gagné certaines avancées !

La répression s’est-elle intensifiée sur le mouvement étudiant ?

Intensifiée, peut-être pas. Aujourd’hui, la répression est un peu plus médiatisée, mais en fait elle existe depuis très longtemps. Les universités sont devenues des écoles d’apprentissage de la répression et de la torture pour la police. Il y a également une institution universitaire qui s’appelle le Yök [Yükseköğretim Kurulu, Conseil de la vie étudiante] qui permet aux policiers de rentrer dans les universités, qui interdit la distribution de tracts ou le collage d’affiches. De nombreux étudiants ont été virés à cause de ça !

Jules Rondeau

Une note plus complète est disponible ici (http://www.etudiants-communistes.org/2013/01/31-sevil-sevimli-symbole-r%C3%A9pression-progressistes-en-turquie-7202#.URl4ph2zJac) et une pétition pour sa relaxe est disponible là (http://www.etudiants-communistes.org/2013/01/22-libert%C3%A9-sevil-sevimli-7165#.URl5Dx2zJad)

Avec ou sans-papiers, Tous travailleurs !

18 décembre 2012 by  
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Manuel Valls, peu après sa nomination : « Être de gauche, ce n’est pas régulariser tous les sans-papiers ». Celui-ci fait paraître, en plein froid hivernal, sa dernière circulaire annonçant le maintien des objectifs d’expulsion de Sarkozy. Portait de la mobilisation Lilloise où des sans-papiers sont en grève de la faim depuis le 2 Novembre. Images de résistance et de solidarité à la hauteur d’une répression sans limites.

  Fives, le 4 décembre. Ce quartier est symbolique du mouvement ouvrier lillois,où l’Internationale fut mise en musique et interprétée pour la première fois par Eugène Pottier, ouvrier fivois. Cette terre de résistance face à l’occupant nazi, à l’exploitation et aux délocalisations, où tant d’ouvriers communistes, de résistants sont morts pour la Liberté ; sera à 20h30 le théâtre d’un triste spectacle. Les 120 sans-papiers en grève de la faim qui occupaient l’Église Réformée sont brutalement délogés par un incroyable déploiement des forces de Police (GIPN, des dizaines de cars de CRS), digne d’une opération anti-terroriste.

Sous les yeux des habitants, dont certains sont des voisins, des camarades, de la famille, à quelques mètres seulement du local du Comité Sans-papiers, le quartier est entièrement quadrillé. Se déroule une véritable opération de force de la préfecture pour mettre fin à cette grève. Des hommes et des femmes en résistance et que l’on jette dehors, sous la pluie par 0 degrés et malgré ces 33 jours de grève de la faim qui mettent directement leur vie en jeu.

Depuis, les sans-papiers ont été disséminés dans les hôpitaux du département, leurs 45 jours de grève de la faim nécessitant une surveillance médicale régulière. La stratégie : éparpiller les grévistes jusqu’ici rassemblés dans ce lieu symbolique et les placer sous responsabilité directe des hôpitaux et de la préfecture qui tente désormais de diviser et de faire éclater le mouvement.

Pour le Comité des Sans-Papiers du 59, association de rassemblement des travailleurs sans-papiers visant à  les défendre et obtenir leur régularisation, « l’objectif réel sera de trier à l’hôpital les sans papiers en trois catégories : – ceux, qui seront gardés à l’hôpital, ceux, qui seront envoyés en Centre de Rétention et ceux, celles qui seront jetés à la rue comme en 2007. » Une analyse malheureusement vérifiée depuis : voilà deux semaines que les sans-papiers sont régulièrement expulsés des hôpitaux, livrés au froid et à la faim, et ne sont réintégrés que par la mobilisation de tous leurs soutiens (associations, organisations politiques et syndicales), y compris avec l’appui de la CGT au sein des hôpitaux dont les directions suivent les directives préfectorales.

Ce 11 décembre, ces dernières vont passer à la vitesse supérieure, s’attaquant à 10 grévistes réfugiés dans la station de métro « Calmette » quelques heures après avoir été expulsés du CHR de Lille. L’intervention de la Police Aux Frontières ne se fera pas attendre. Emmenés au commissariat, 8 d’entre eux seront notifiés d’un procès verbal (dont une obligation à quitter le territoire pour l’un d’eux) et d’une amende de 132€. Retour à la case hôpital pour violence policière pour un gréviste,  direction le centre de rétention de Lesquin pour un autre. Son expulsion sera finalement annulée grâce à la mobilisation des soutiens, et du député communiste Jean-Jacques Candelier venu en plein nuit  à Lesquin réclamer sa libération.

 

Les grévistes de la faim témoignent

 

Débutée au 2 Novembre, cette grève de la faim, conséquence de l’obstination de la préfecture, et du soutien implicite de la mairie socialiste dans le refus de recevoir le Comité Sans-papiers 59, depuis 2007, afin d’étudier les dossiers de régularisation de ses membres.

Cette lutte est celle d’hommes et de femmes qui font la joie de leur patron : travail au noir, sous-payé, contraintes et pressions permanentes dans la crainte de l’expulsion… ils subissent au quotidien cette non-reconnaissance administrative : difficulté à se loger, impossibilité de cotiser et d’avoir le droit à une sécurité sociale… Impossibilité de s’intégrer durablement en France, après avoir été contraints de quitter des pays sinistrés économiquement, dévastés par le colonialisme, le capitalisme et les pouvoir néo-coloniaux mis en place par la bourgeoisie française et ses relais politiques. La situation des sans-papiers est révélatrice d’une politique économique où le patronat délocalise les entreprises où la main d’œuvre est la moins chère et où le FMI accompagne la destruction de tout droit social. Nos camarades étrangers se retrouvent maintenus dans l’exploitation la plus crasse une fois en France.

La grève de la faim qui dure depuis maintenant 45 jours pourrait trouver un débouché positif ce mercredi 19 décembre où une rencontre est prévue entre la préfecture et le CSP 59, qui revendique, outre la régularisation de tous les sans-papiers, la reconnaissance comme interlocuteur auprès des autorités en étant notamment reçus tous les mois, et le droit de plaider en faveur des dossiers.

 

Geoffrey Helsen

 

Communiqué du CSP59 du 02/12/12:

« Convaincus que le peuple électeur n’a pas chassé Sarkozy pour que Hollande, qui a chanté le « changement » durant les élections, fasse la même politique xénophobe, convaincus que les sans papiers ont particulièrement contribué à l’expulsion de Sarkozy en occupant par deux fois son local de campagne de Lille en prenant des risques pour dénoncer son discours lepéniste, convaincus que la discrimination préfectorale vis-à-vis du CSP59 est une infraction à l’état de droit, à un alinéa de la nouvelle circulaire et un manque de respect flagrant aux usagers sans papiers du service public que devrait être la préfecture, ce qui rappelle l’abjecte mentalité coloniale que d’aucun pensait à jamais révolue, les sans papiers grévistes de la faim et leur CSP59 déclare qu’il continueront leur grève de la faim [...] quelles que soient les conditions inhumaines et les traitements dégradants qu’ils, qu’elles subiront. »

Communiqué du Mouvement des Jeunes Communistes de France – Fédération du Nord

Cette violence inouïe est donc la seule réponse de l’Etat socialiste aux revendications légitimes portées par cette lutte : la régularisation de tous les sans-papiers (à commencer par une liste élaborée par les grévistes eux-mêmes), et le droit pour le Comité Sans Papiers 59 à la défense argumentée de tous les dossiers par un rendez-vous mensuel en préfecture. Les forces de Police et le pouvoir socialiste ont cherché cette nuit à briser le mouvement. Ils ont échoué. Les grévistes de la faim, transportés par leurs camarades aux Hôpitaux environnants, semblaient déterminés à poursuivre la lutte tant qu’aucune de leurs revendications n’était satisfaite. [...] La démonstration de barbarie de ce mardi 4 décembre n’est qu’une raison supplémentaire pour continuer à se battre. Sans illusion sur le rôle joué par les socialistes, nous avons conscience que seul le rapport de forces – par la mobilisation populaire sur le terrain – permettra d’imposer un changement radical dans le traitement que l’Etat réserve aux travailleurs, aux êtres humains qui vivent en France.

 


En 2012, l’égalité sans plus attendre !

26 juin 2012 by  
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C’est ce mot d’ordre qui rassemble en France toutes les associations et collectifs Lesbien-Gay-Bi-Trans (LGBT) à l’occasion des marches des fiertés de l’année.

La défaite de la droite aux élections de mai et juin 2012 marque un tournant dans la lutte pour l’égalité des droits sans discrimination d’orientation sexuelle. Car pendant un temps, un temps seulement, Nicolas Sarkozy avait tenté de lier sa politique d’outrance permanente envers les salariés, les jeunes, les migrants et tant d’autres, à un affichage « d’ouverture ». Le droit au mariage pour les homosexuels aura été évoqué et aussi vite abandonné. Trop soucieux d’attirer les votes des électeurs du Front National, l’UMP a inscrit l’idée sur la longue liste de ses doubles discours démagogiques.

La décennie qui s’achève aura été marquée par un climat de violence physique latente envers les homosexuels en France et par la violence de nombreux discours politiques. La seconde alimentant bien souvent la première. Comparés à des animaux ou des pervers par plusieurs députés UMP, la palme est revenue à Christian Vanneste, député du Nord, qui qualifie de « légende » les centaines de déportés homosexuels pendant la seconde guerre mondiale.

Pour une égalité sans frontières ni barrières

La nouvelle majorité  à l’Assemblée Nationale change donc radicalement la donne. Pour les militants d’une égalité de droits qui ne connaisse plus de frontières, la perspective du Sénat et de l’Assemblée Nationale qui se prononcerait en faveur du mariage homosexuel est maintenant réelle.

On a ainsi vu la mairie PCF de Vitry sur Seine accueillir le 11 mai dernier une nouvelle initiative de mariage prononcée régulièrement par un élu local. Encore illégale pour le moment, cette action se fait aussi de manière militante. C’est le choix de Camille et Coralie qui se mariaient symboliquement le 17 mai dernier devant la mairie de Poitiers, à l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie. Plus d’une centaine de sympathisants se sont retrouvés sous les premiers rayons de soleil de l’année et le regard des passants. Mégaphone à la main, Patrick Coronas, conseiller municipal de la ville, rappelle tout de suite « la nécessité d’officialiser le mariage civil pour tous les individus qui le souhaitent quelle que soit leur orientation sexuelle ».

Cette bataille traverse nos frontières et souvent avec succès puisque de nombreux États ont déjà légalisé le mariage entre personnes de même sexe : Afrique du Sud, Argentine, Espagne, certains États des États-Unis d’Amérique. Ce sont autant de démonstrations que la famille ne s’est pas effondrée comme le prédisaient les milieux les plus traditionnels…

Liberté égalité et fraternité. Faire respecter notre devise.

Face à la place et aux mariées, l’élu redonne des couleurs aux mots gravés sur le fronton derrière lui pour « mettre en application la devise de notre République : – liberté : liberté de vivre son orientation sexuelle – égalité : égalité de droits et de devoirs pour tous les couples – fraternité : vivre en acceptant l’autre tel qu’il est ».

Le contraste est fort. Face à la division, face aux discriminations qui poussent parfois les plus jeunes à  des issues dramatiques, face aux difficultés qui se posent au travail et dans la vie quotidienne des couples, l’ambition de ce mariage, comme celle des marches des fiertés, est de rassembler dans de grands moments festifs les partisans de l’égalité.  L’enjeu est de taille. Dans la période de régressions sociales massives que nous traversons, aucune des batailles sur l’égalité ne peut être laissée de côté.

L’UMP et le FN ont réussi tout au long des dernières décennies à imposer leur vision d’une société fragmentée, sans couleur ni saveur. L’ordre moral qu’ils prétendent défendre, n’est qu’un prétexte, une manière de légitimer en permanence toutes les formes d’inégalités qui fondent leurs projets. C’est l’importance de chacune des revendications d’égalité réelle qui montent en ce moment en France : toutes ces batailles constituent la contre-offensive massive indispensable pour renverser la domination culturelle des capitalistes et construire une société qui permette à chacun de s’émanciper.

Omar Z.

photos Severine Lenhard

 

Sevil Sevimli, l’autre visage de la politique en Turquie

19 juin 2012 by  
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Vue de France, la Turquie incarne une multitude de contradictions pour nos chroniqueurs et hommes politiques. Diabolisée pour le génocide arménien perpétré par l’empire Ottoman et pour être un pays musulman qui n’aurait pas sa place dans une Europe aux racines chrétiennes. Ou érigée en modèle démocratique pour les pays arabes, elle aurait réussi la synthèse de l’islam politique et de la modernité libérale. Mais ce grand pays membre du Conseil de l’Europe, de l’OTAN et partenaire économique privilégié des Etats-Unis d’Amérique et des pays européens a aussi un visage que l’on se garde bien de faire connaitre en France : celui d’un régime qui ne tolère aucune contestation politique. Quitte à réprimer férocement quiconque critique le gouvernement.

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Depuis un mois Sevil Sevimli est en prison en Turquie

Samedi 16 juin. Place du Châtelet à Paris. Sous une pluie fine, une petite cinquantaine de personnes sont rassemblées. Ce sont les premiers, pour la première fois et pour le premier appel du collectif. Ils sont là pour Sevil Sevimli. Cette jeune étudiante franco-turque est depuis un mois en prison en Turquie pour « terrorisme ». Comme des centaines ou peut être des milliers d’autres étudiants, la justice turque lui reproche son militantisme en faveur des droits des étudiants. C’est de contester la politique du gouvernement d’Erdogan. Et cette seule raison suffit aujourd’hui en Turquie pour passer des mois, voire des années en prison.

C’est l’Initiative de Solidarité avec les Etudiant-es Détenu-es  en Turquie (ISEDT) qui a appelé à ce rassemblement. Un petit groupe d’étudiants décidés à briser le silence sur la répression de leurs camarades en Turquie. Car depuis deux ans et le début de la mobilisation dans les universités turques pour dénoncer l’explosion des frais d’inscriptions, ils seraient au moins 900 à être emprisonnés. Rien que ça.

Des centaines d’étudiants donc, arrêtés en marge des manifestations, y compris celle du 1er mai. Arrêtés pour les mots d’ordre de leurs banderoles, arrêtés pour les tracts qu’ils diffusent, la musique qu’ils écoutent, les livres qu’ils lisent. Des étudiants qui tombent ainsi sous le coup des lois « antiterroristes » que leur applique le gouvernement turc comme à des milliers d’autres militants, d’élus locaux et nationaux, d’avocats, de journalistes, d’intellectuels…

Erdogan : le néolibéralisme européen et la terreur d’État

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Une manifestation étudiante dispersée par la police en mars dernier

« Pour le gouvernement AKP, islamiste conservateur, il n’y a même pas besoin de présenter de preuves pour justifier cette terreur d’État » annonce au mégaphone un des animateurs de l’ISEDT. En effet, si la justice spéciale turque reproche à Sevil d’être militante communiste et de coller des affiches pour la gratuité de l’éducation, les lois antiterroristes turques permettent l’arbitraire le plus absolu. Les dossiers d’accusations sont gardés au secret jusqu’au jour du procès qui intervient parfois plus de deux ans après l’incarcération. Et pour étayer l’accusation, l’existence d’un « témoin caché », anonyme, suffit pour aboutir à une condamnation. Les étudiants que nous avons rencontré le martèlent : « c’est un viol des principes les plus fondamentaux de la justice universelle ! ». Cette stratégie crée un climat de terreur, de méfiance constante entre étudiants, qui n’osent plus dire ce qu’ils pensent, et encore moins manifester.

Leur mobilisation appelle donc à la libération immédiate de tous les militants politiques arrêtés pour terrorisme. Mais au-delà, ces étudiants veulent alerter l’opinion publique en France sur les milliers de journalistes, avocats, syndicalistes, étudiants et enseignants, arrêtés pour leurs opinions politiques et condamnés pour « terrorisme ». Car la France, par l’intermédiaire du sinistre Claude Guéant avait apporté un soutien sans faille à cette politique d’Erdogan en signant un accord de coopération sur la sécurité et le terrorisme qui instaure une collaboration étroite entre les deux pays jusque sur le sol français.

« L’Union Européenne se satisfait très bien de la voie prise par la Turquie »

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Claude Guéant et le ministre de l’intérieur turc lors de la signature des accords antiterroristes franco-turcs

A sa prise de fonction, Laurent Fabius, nouveau ministre des affaires étrangères a déclaré au journal Le Monde vouloir « renouer les fils avec la Turquie qui joue un rôle majeur, aux plans économique et diplomatique ». Derrière cette phrase, le gouvernement français a en tête ses espoirs de changements politiques en Iran et en Syrie. Mais Sevil et ses camarades seront-ils le prix à payer de l’influence des pays occidentaux dans la région et de l’accès au gaz et au pétrole qu’ils entendent conserver ?

Le gouvernement de Recep Erdogan incarne un mouvement de régression générale, multipliant les privatisations d’entreprises, les libéralisations des grands services publics, ou encore les atteintes aux droits les plus essentiels comme celui de la maitrise de son corps et de l’avortement. Les étudiants qui se mobilisent depuis deux ans en Turquie dénoncent les frais d’inscription et les concours d’entrée à l’université qui remettent en cause l’éducation publique pour tous. Et l’appareil répressif turc mobilise la police, la justice et l’armée pour leur imposer cet ordre. A l’image de bien des pays, comme le Québec qui tente d’interdire à ses étudiants de manifester contre l’explosion des frais d’inscription, les mouvements sociaux sont de plus en plus réprimés. C’est la manière pour les gouvernements libéraux de faire peser sur les peuples une crise économique dont ils ne sont pas responsables : faire passer en force leur politique en réprimant toute contestation.

Nicolas Bescond

Liberté pour Sevil Sevmili !

L’ISEDT à Paris ou le PCF à Lyon ont appelé à des premiers rassemblements le week-end dernier pour exiger la libération de Sevil.

Dans un communiqué, Marion Guenot, secrétaire nationale de l’Union des Etudiants Communistes a appelé le gouvernement français à se mobiliser sans délai pour faire libérer Sevil Sevimli.

L’UEC rejoint ainsi de nombreuses voix qui s’élèvent déjà en France pour exiger la libération de Sevil du Parti Communiste Français par la voix de Danièle Lebail, secrétaire de la fédération du Rhône, ou encore l’Université de Lyon 2 dont est issue Sevil.

Pour Marion Guenot, alors que « du Québec à Paris, du Chili jusqu’au Sénégal, de l’Irlande jusqu’en Turquie, nous sommes tous mobilisés contre un même processus appliqué ici à partir de la stratégie de Lisbonne et conduite à partir de l’OMC et le FMI», la bataille pour la libération de Sevil et ses camarades turcs est « une lutte de solidarité internationale ».

L’UEC demande ainsi que soient dénoncés par le nouveau gouvernement les accords antiterroristes signés par Claude Guéant avec Ankara.

Kurdistan: rencontre avec le Centre d’Information du Kurdistan (C.I.K.)

14 juin 2012 by  
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Nouvelle rencontre d’Avant Garde sur une situation coloniale passée sous silence en France: le Kurdistan. La Turquie est un partenaire économique et militaire privilégié de la France et des pays européens qui suscite de nombreux discours sur son adhésion à l’Union Européenne, son rôle pour le règlement du conflit israélo-palestinien, ou encore pour la reconnaissance du génocide arménien. Mais quant au sort des 20 millions de kurdes qui vivent sur son territoire, c’est le silence.

Rencontre avec Rojbin Dogan, présidente du Centre d’Information du Kurdistan en France. Le CIK organise en France l’information et les campagnes de sensibilisation sur le combat pour les droits des kurdes en Turquie .

Le Kurdistan c’est plus 500 000 Km2 et près de 40 000 000 d’habitants répartis sur 4 états : la Turquie, L’Iran, la Syrie et l’Irak.

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La seule évocation des pays concernés aide à prendre la mesure de l’enjeu. Sur quatre états qui ont vécu au court des cent dernières années des conflits parmi les plus intenses de l’histoire de l’humanité, vit depuis des milliers d’années un peuple sur le territoire qui concentre les ressources de la région : de l’eau, du gaz et du pétrole.

En 1920, lors du démantèlement de l’empire Ottoman – pays allié de l’Allemagne pendant la première guerre mondiale et qui dominait la région  – la France et l’Angleterre font la promesse aux Kurdes de leur reconnaitre un état sur leur territoire historique.

Dans les années 1980, lassés des promesses non tenues, débute la lutte armée du PKK en Turquie. Le Parti des Travailleurs du Kurdistan et son leader Abdullah Ocalan – aujourd’hui emprisonné et mis à l’isolement sur une ile pénitencier – sont ainsi entré en clandestinité. C’est le BDP, parti de la paix et de la démocratie qui mène la bataille politique légale en Turquie à la suite de nombreuses autres formations dissoutes les unes après les autres par les gouvernements turcs.

Aujourd’hui, des quatre territoires Kurdes, seule la région Irakienne a acquis une autonomie politique après l’invasion américaine. En Syrie, en Iran, comme en Turquie, la répression, les morts et les arrestations arbitraires restent le quotidien des Kurdes, dans un silence assourdissant de la communauté internationale.

Robert Leutheuser - http://www.beyondbordersphotography.com - www.worldpeeks.blogspot.fr

Robert Leutheuser - http://www.beyondbordersphotography.com - www.worldpeeks.blogspot.fr

Avant Garde: Recep Erdogan, premier ministre de la Turquie depuis 2003, avait affirmé vouloir trouver une solution politique à la question kurde. Loin de là, la situation est aujourd’hui très tendue dans la région et la répression ne fait qu’augmenter. On en est où de la politique d’Ankara sur le Kurdistan ?

photo RojbinD CIK2Rojbin Dogan: En 2003 quand Erdogan arrive au pouvoir il annonce qu’il veut résoudre la question kurde. C’était le premier chef de gouvernement turc qui disait reconnaitre les erreurs et faire face à l’histoire. Il avait nommé son projet, « l’ouverture kurde ». Mais dans les faits Erdogan s’est trouvé confronté à la difficulté de trouver un interlocuteur politique kurde. Cet interlocuteur c’est le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan). Très vite Erdogan a renommé son projet « l’ouverture démocratique » pour ne plus parler de la question kurde.

Leyla Zana, députée de Turquie, condamnée à 10 ans de prison

Leyla Zana, députée de Turquie, condamnée à 10 ans de prison

Alors en 2009 lorsqu’aux élections municipales le BDP (Le Parti de la Paix et de la Démocratie) passe de 56 à 100 mairies, Erdogan décide d’opérations massives d’arrestations. Des centaines de membres du BDP ont été arrêtés dont les maires des plus grandes villes. Arrêter des élus c’est arrêter la population qui a voté pour eux. 6 députés sont emprisonnés en Turquie dont Leyla Zana, prix Zakharov du parlement européen. C’est une déclaration de guerre contre tous nos symboles. C’est envoyer le message que tous ceux qui défendent les droits des kurdes seraient des terroristes

Erdogan essaye de vendre une image exemplaire de la Turquie dans ses visites. Mais on ne peut aucunement parler de droits des peuples en Turquie. Ce que nous vivons c’est la dictature d’Erdogan. Ces arrestations se poursuivent jusqu’à aujourd’hui pour arriver à un chiffre de 7000 prisonniers politiques et nous pourrions être à beaucoup plus. Le gouvernement AKP (le parti politique d’Erdogan, majoritaire à l’assemblée turc)  est convaincu que cette voie permet d’éradiquer la question kurde. Mais nous avons vécu les guerres et les coups d’état en Turquie et nous avons toujours lutté. Lorsque l’on va au Kurdistan, chaque famille a un membre  qui a été tué dans cette guerre ou qui fait partie des 17 000 disparus.

Pour le gouvernement turc la question kurde est inscrite au registre de la lutte contre le terrorisme avec le soutien de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Ça veut dire que la Turquie serait un pays où il y a 20 millions de terroristes !  Ainsi au mois de décembre 34 villageois ont été tués dans des raids aériens. Dans n’importe quel autre pays dit démocratique, le chef de l’état aurait dû démissionner après un tel massacre. Mais Erdogan n’a même pas pris la peine de s’excuser et personne n’a protesté.

Comment s’explique ce déploiement de force et la puissance de cette répression alors même que les organisations kurdes demandent une résolution politique du conflit ?

Le PKK a appelé une dizaine de fois à des cessez le feu. Mais la réponse turque a toujours été militaire. Le PKK veut une résolution pacifique du conflit et ne demande pas l’indépendance. Il propose une autonomie démocratique dans la région. Le respect des droits culturels et politiques et l’éducation en langue maternelle. Ce sont des droits fondamentaux reconnus à tous les peuples sauf aux kurdes. Mais il faut savoir que le Kurdistan est une région très riche en pétrole, en eau en gaz. Économiquement c’est une région incontournable et les grandes puissances occidentales sont alliées de la Turquie pour cette raison-là. Les kurdes et leur combat pour défendre leurs droits sont victimes des intérêts économiques de ces pays.

Claude Guéant, alors ministre de l'intérieur, lors de la signature des "accords anti-terroristes" avec Ankara

Claude Guéant, alors ministre de l'intérieur, lors de la signature des "accords anti-terroristes" avec Ankara

En France nous vivons la même politique qu’en Turquie. La France s’est opposée à l’entrée de la Turquie dans l’UE, mais pour conserver ses relations avec la Turquie, ils ont passé les accords pour l’arrestation des militants kurdes. C’est une sorte de donnant-donnant. Je refuse ton adhésion mais je t’aide avec tes « terroristes ». Depuis 2007 il y a une multiplication des arrestations, des perquisitions et des procès en France et lors de la visite de Claude Guéant (alors ministre de l’intérieur) l’an dernier en Turquie un accord a été signé pour l’extradition des Kurdes.

En Turquie les jeunes kurdes ne croient plus en la démocratie. Leurs maires essayent de servir leur ville et militent pour eux puis se font arrêter sous leurs yeux. Ils voient donc qu’il n’y a aucune voie légale pour eux. Alors il ne faut pas se demander pourquoi est-ce qu’il y a une guérilla. C’est la réponse répressive du gouvernement dirige les jeunes Kurdes à rejoindre la Guérilla, les montagnes.

Alors qu’ils risquent, leur vie, la prison et la répression, les kurdes continuent leurs manifestations et leurs rassemblements.  Un peuple de vingt million d’habitants ne peut pas vivre caché. On peut arrêter autant de kurdes qu’on veut d’autres les remplaceront.

Alors quels leviers pour le changement ?

La fête de Newroz à Diyarbakir: une forte mobilisation pour les droits des kurdes

La fête de Newroz à Diyarbakir: une forte mobilisation pour les droits des kurdes

Il faut d’abord que les pays européens mettent de côté leurs intérêts économiques. On parle de 40 millions de personnes, d’un peuple qui a une histoire et d’une des premières civilisations de la Mésopotamie. Ce soutien à Ankara doit cesser car il est en défaveur de la résolution du problème kurde.

Les kurdes sont victimes de cette alliance avec le gouvernement turc. Le problème kurde est un problème de tous les pays membres du Conseil de l’Europe. La Turquie en est membre avec 47 autre pays. On ne peut pas nous dire que c’est un problème de la Turquie et que c’est la Turquie qui doit résoudre ce problème. Le problème n’est pas limité aux frontières turques.

Mais Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères annonce poursuivre les relations avec la Turquie. Un pays qu’il juge très important. Donc il devrait y avoir une continuité avec le précèdent gouvernement. C’est notre peur. Les relations avec la Turquie ne peuvent pas continuer sur les seuls intérêts économiques. La priorité c’est l’arrêt du soutien au gouvernement turc par la vente d’arme et les accords Guéant de sécurité. Les arrestations en France doivent cesser.

Sarkozy s’était toujours opposé à l’adhésion de la Turquie à l’UE parce que c’est un pays musulman. Mais nous sommes pour. A condition d’imposer le respect des droits de l’homme et la reconnaissance des droits, politiques et sociaux des kurdes. Être contre l’adhésion de la Turquie à l’UE c’est mettre la question kurde de côté. L’adhésion à l’UE doit faire progresser la démocratie et les droits de l’homme en Turquie.

Ce que nous voulons c’est une autonomie démocratique. Une décentralisation où les décisions seront prises sur le terrain, dans les régions. Nous ne voulons pas de frontières Ce ne sont pas aujourd’hui les frontières qui vont sauver les peuples. Nous ne sommes pas pour une indépendance, nous voulons notre droit à l’autodétermination.

Entretien réalisé par Nicolas Bescond

livre_98Pour aller plus loin :

Kurdistan. La colère d’un peuple sans droits.

Julien Goldstein et Olivier Piot.

Ed. Les Petits Matins. Janvier 2012

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