Ez Kurdim: « Briser le mur du silence »

15 février 2013 by  
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Après l’assassinat en plein Paris des militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan (Rojbin) et Leyla Soylemez le 9 janvier dernier, les chaînes d’info en continu et les « spécialistes » ont semblé découvrir la question kurde. Cette dernière n’est en effet ni connue, ni médiatisée en France, malgré les dizaines de milliers de morts, de prisonniers politiques et de réfugiés causés par la répression de l’État turc depuis des années, avec l’aval de l’OTAN et de nombreux pays occidentaux. La Semaine anticoloniale fera la part belle à la lutte du peuple kurde avec en ouverture la projection de Ez Kurdim (Je suis kurde) le 15 février à l’espace Niemeyer, place du Colonel Fabien à Paris. Nous avons pu rencontrer les deux réalisateurs du film, Nicolas Bertrand et Antoine Laurent.

 

Ce film est un « outil pour informer les gens sur la situation des kurdes, et sur l’apartheid qui règne en Turquie. » Des outils pour informer, il y en a besoin, tant la question est passée sous silence en France : « En 2011 j’ai participé à une exposition à au siège du PCF à Colonel Fabien sur les enfants kurdes en prison. Cette année-là, près de 3 000 enfants avaient été emprisonnés pour des raisons similaires à Sevil [Sevimli] » nous raconte Antoine. « La question n’est en effet absolument pas connue en France, mais dès que tu commences à t’y intéresser, des évidences te sautent aux yeux : le peuple kurde est le plus grand peuple du monde sans droit ni état, et la répression qu’il subit est monstrueuse.» ajoute Nicolas. En effet, les exemples en sont nombreux : en Turquie, plus de 10 000 personnes sont emprisonnés pour « appartenance à une organisation terroriste », comprenez pour délit d’opinion. Parmi eux, 6 députés, environ 80 journalistes, 45 avocats, des centaines de militants, d’étudiants, de syndicalistes dont une écrasante majorité de kurdes.


Ez kurdim – bande annonce par nouveauxmessagers
Ez Kurdim, bande annonce

« Revenir au fondement de l’engagement du mouvement kurde »

Pourtant dans ce film, vous ne verrez pas d’images spectaculaires, pas de coup de feu ni d’explosion, mais une culture millénaire, riche et vivante. « On voulait revenir aux fondements de l’engagement des kurdes : pouvoir parler librement sa langue, faire vivre sa culture, sa cuisine traditionnelle. Il fallait rester intemporel pour garder une portée dans le temps car la lutte des kurdes, c’est une lutte universelle. » nous dit Nico.

Pour Antoine, « On voit constamment des images de guerre, au point qu’on ne fasse plus la différence entre les différents contextes. Nous avons voulu parler des gens, partir des gens, et montrer que la répression aussi violente soit-elle est vaine car la culture kurde continue d’exister. Ce film est une première étape, un outil pour contribuer à briser le mur en silence en présentant un peuple et son existence. »

Le récit d’une culture, mais aussi de vies broyées et de familles brisées par l’appareil répressif turc, comme lorsqu’on voit des parents se réunir depuis des années avec les photographies de leurs proches disparus pour réclamer à l’État turc la vérité sur ces enlèvements politiques perpétrés par l’armée.

Un tournage difficile

« Paradoxalement, les difficultés ont commencé en France » nous explique Nico. « Le film commence sur la libération de Nedim Seven, un militant kurde emprisonné en France. A sa sortie, plusieurs personnes dont Rojbin l’attendaient. Les policiers de la prison de la Santé nous ont emmerdés dès le début ! ». Car pour le gouvernement français la question kurde est épineuse. Laurent Fabius a ainsi achevé fin 2012 la ratification d’accords  « antiterroristes » avec Ankara (accords discutés à l’initiative de Claude Guéant en 2011), qui prévoient l’extradition de certains réfugiés politiques ainsi que l’aide à la « gestion démocratique des foules ». Étant donné les milliers d’opposants politiques enfermés dans les prisons turques sous le prétexte de terrorisme (voir le cas de Sevil Sevimli), la signature de ces accords est plus que discutable.

 

Sans surprise, les difficultés se sont poursuivis par la suite : « Chaque image prise en Turquie a été volée. On ne pouvait pas réaliser un tournage sans finir au poste de police. C’est une véritable situation d’apartheid, avec toute la censure, la surveillance policière et la tension que ça implique. Lorsque nous avons voulu suivre Leyla Zana [première femme député kurde, qui a purgé 10 ans de prison pour avoir prêté serment en kurde au Parlement] pour le Newroz, on a vraiment senti la pression qui pèse sur eux. Nous avons dû nous donner rendez-vous secrètement pour éviter la police. »

« On ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec l’apartheid Sud-africain »

Un mois après les lâches assassinats de Paris, le visionnage de ce film s’impose. Il permet de mieux comprendre ce peuple en résistance depuis plusieurs dizaines d’années, qui en payent le prix fort. Pour Nicolas « On ne peut pas s’empêcher de faire le lien avec l’apartheid Sud-africain, qu’on combattait à l’époque [Nicolas était membre de la JC]. Les points communs sont nombreux : les emprisonnements arbitraires, les lois liberticides, les manifestations réprimées, et maintenant les assassinats perpétrés à l’étranger. Quand j’ai appris le meurtre de Rojbin Leyla et Sakine je me suis souvenu de Dulcie September, opposante sud-africaine abattue dans des conditions similaires en 1988. » Antoine conclut : « En mémoire à nos amies disparues, de nouveaux relais doivent être crées. Le peuple français a un rôle à jouer, il peut agir comme il l’a déjà fait à l’époque de la guerre du Vietnam ou de l’Apartheid en Afrique du Sud ! »

Jules Rondeau

Prochaines dates de projection de Ez Kurdim :

 

 Paris – vendredi 15 février à 18h30

Soirée de lancement de la semaine anticoloniale.

Espace Oscar Niemeyer

2, place du Colonel Fabien. Paris 19e

Métro Colonel Fabien

 

Saint-Ouen – lundi 25 février à 20h30

Cinéma Espace 1789

2-4 rue Alexandre Bachelet. Saint-Ouen (93)

Métro Garibaldi

 

Saint-Denis – jeudi 28 février à 12h

Université Paris 8 de Saint-Denis

Semaine anticoloniale de l’UEC Paris 8

Métro Saint-Denis Université

 

Laval – mercredi 13 mars

 

Saint-Malo – jeudi 14 mars

Ciné Malouine

 

Montataire – mardi 12 mars à 19h00

Cinéma Le Palace

Place Auguste Génie. Montataire (60)

 

Saint-Martin-D’Heyre – jeudi 21 mars à 20h00

Cinéma Mon ciné

10 av. Ambroise Croizat. Saint-Martin-d’Heyre (38)

 

Mulhouse – samedi 6 avril

Cinéma Le Bel Air

Kurdistan: rencontre avec le Centre d’Information du Kurdistan (C.I.K.)

14 juin 2012 by  
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Nouvelle rencontre d’Avant Garde sur une situation coloniale passée sous silence en France: le Kurdistan. La Turquie est un partenaire économique et militaire privilégié de la France et des pays européens qui suscite de nombreux discours sur son adhésion à l’Union Européenne, son rôle pour le règlement du conflit israélo-palestinien, ou encore pour la reconnaissance du génocide arménien. Mais quant au sort des 20 millions de kurdes qui vivent sur son territoire, c’est le silence.

Rencontre avec Rojbin Dogan, présidente du Centre d’Information du Kurdistan en France. Le CIK organise en France l’information et les campagnes de sensibilisation sur le combat pour les droits des kurdes en Turquie .

Le Kurdistan c’est plus 500 000 Km2 et près de 40 000 000 d’habitants répartis sur 4 états : la Turquie, L’Iran, la Syrie et l’Irak.

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La seule évocation des pays concernés aide à prendre la mesure de l’enjeu. Sur quatre états qui ont vécu au court des cent dernières années des conflits parmi les plus intenses de l’histoire de l’humanité, vit depuis des milliers d’années un peuple sur le territoire qui concentre les ressources de la région : de l’eau, du gaz et du pétrole.

En 1920, lors du démantèlement de l’empire Ottoman – pays allié de l’Allemagne pendant la première guerre mondiale et qui dominait la région  – la France et l’Angleterre font la promesse aux Kurdes de leur reconnaitre un état sur leur territoire historique.

Dans les années 1980, lassés des promesses non tenues, débute la lutte armée du PKK en Turquie. Le Parti des Travailleurs du Kurdistan et son leader Abdullah Ocalan – aujourd’hui emprisonné et mis à l’isolement sur une ile pénitencier – sont ainsi entré en clandestinité. C’est le BDP, parti de la paix et de la démocratie qui mène la bataille politique légale en Turquie à la suite de nombreuses autres formations dissoutes les unes après les autres par les gouvernements turcs.

Aujourd’hui, des quatre territoires Kurdes, seule la région Irakienne a acquis une autonomie politique après l’invasion américaine. En Syrie, en Iran, comme en Turquie, la répression, les morts et les arrestations arbitraires restent le quotidien des Kurdes, dans un silence assourdissant de la communauté internationale.

Robert Leutheuser - http://www.beyondbordersphotography.com - www.worldpeeks.blogspot.fr

Robert Leutheuser - http://www.beyondbordersphotography.com - www.worldpeeks.blogspot.fr

Avant Garde: Recep Erdogan, premier ministre de la Turquie depuis 2003, avait affirmé vouloir trouver une solution politique à la question kurde. Loin de là, la situation est aujourd’hui très tendue dans la région et la répression ne fait qu’augmenter. On en est où de la politique d’Ankara sur le Kurdistan ?

photo RojbinD CIK2Rojbin Dogan: En 2003 quand Erdogan arrive au pouvoir il annonce qu’il veut résoudre la question kurde. C’était le premier chef de gouvernement turc qui disait reconnaitre les erreurs et faire face à l’histoire. Il avait nommé son projet, « l’ouverture kurde ». Mais dans les faits Erdogan s’est trouvé confronté à la difficulté de trouver un interlocuteur politique kurde. Cet interlocuteur c’est le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan). Très vite Erdogan a renommé son projet « l’ouverture démocratique » pour ne plus parler de la question kurde.

Leyla Zana, députée de Turquie, condamnée à 10 ans de prison

Leyla Zana, députée de Turquie, condamnée à 10 ans de prison

Alors en 2009 lorsqu’aux élections municipales le BDP (Le Parti de la Paix et de la Démocratie) passe de 56 à 100 mairies, Erdogan décide d’opérations massives d’arrestations. Des centaines de membres du BDP ont été arrêtés dont les maires des plus grandes villes. Arrêter des élus c’est arrêter la population qui a voté pour eux. 6 députés sont emprisonnés en Turquie dont Leyla Zana, prix Zakharov du parlement européen. C’est une déclaration de guerre contre tous nos symboles. C’est envoyer le message que tous ceux qui défendent les droits des kurdes seraient des terroristes

Erdogan essaye de vendre une image exemplaire de la Turquie dans ses visites. Mais on ne peut aucunement parler de droits des peuples en Turquie. Ce que nous vivons c’est la dictature d’Erdogan. Ces arrestations se poursuivent jusqu’à aujourd’hui pour arriver à un chiffre de 7000 prisonniers politiques et nous pourrions être à beaucoup plus. Le gouvernement AKP (le parti politique d’Erdogan, majoritaire à l’assemblée turc)  est convaincu que cette voie permet d’éradiquer la question kurde. Mais nous avons vécu les guerres et les coups d’état en Turquie et nous avons toujours lutté. Lorsque l’on va au Kurdistan, chaque famille a un membre  qui a été tué dans cette guerre ou qui fait partie des 17 000 disparus.

Pour le gouvernement turc la question kurde est inscrite au registre de la lutte contre le terrorisme avec le soutien de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Ça veut dire que la Turquie serait un pays où il y a 20 millions de terroristes !  Ainsi au mois de décembre 34 villageois ont été tués dans des raids aériens. Dans n’importe quel autre pays dit démocratique, le chef de l’état aurait dû démissionner après un tel massacre. Mais Erdogan n’a même pas pris la peine de s’excuser et personne n’a protesté.

Comment s’explique ce déploiement de force et la puissance de cette répression alors même que les organisations kurdes demandent une résolution politique du conflit ?

Le PKK a appelé une dizaine de fois à des cessez le feu. Mais la réponse turque a toujours été militaire. Le PKK veut une résolution pacifique du conflit et ne demande pas l’indépendance. Il propose une autonomie démocratique dans la région. Le respect des droits culturels et politiques et l’éducation en langue maternelle. Ce sont des droits fondamentaux reconnus à tous les peuples sauf aux kurdes. Mais il faut savoir que le Kurdistan est une région très riche en pétrole, en eau en gaz. Économiquement c’est une région incontournable et les grandes puissances occidentales sont alliées de la Turquie pour cette raison-là. Les kurdes et leur combat pour défendre leurs droits sont victimes des intérêts économiques de ces pays.

Claude Guéant, alors ministre de l'intérieur, lors de la signature des "accords anti-terroristes" avec Ankara

Claude Guéant, alors ministre de l'intérieur, lors de la signature des "accords anti-terroristes" avec Ankara

En France nous vivons la même politique qu’en Turquie. La France s’est opposée à l’entrée de la Turquie dans l’UE, mais pour conserver ses relations avec la Turquie, ils ont passé les accords pour l’arrestation des militants kurdes. C’est une sorte de donnant-donnant. Je refuse ton adhésion mais je t’aide avec tes « terroristes ». Depuis 2007 il y a une multiplication des arrestations, des perquisitions et des procès en France et lors de la visite de Claude Guéant (alors ministre de l’intérieur) l’an dernier en Turquie un accord a été signé pour l’extradition des Kurdes.

En Turquie les jeunes kurdes ne croient plus en la démocratie. Leurs maires essayent de servir leur ville et militent pour eux puis se font arrêter sous leurs yeux. Ils voient donc qu’il n’y a aucune voie légale pour eux. Alors il ne faut pas se demander pourquoi est-ce qu’il y a une guérilla. C’est la réponse répressive du gouvernement dirige les jeunes Kurdes à rejoindre la Guérilla, les montagnes.

Alors qu’ils risquent, leur vie, la prison et la répression, les kurdes continuent leurs manifestations et leurs rassemblements.  Un peuple de vingt million d’habitants ne peut pas vivre caché. On peut arrêter autant de kurdes qu’on veut d’autres les remplaceront.

Alors quels leviers pour le changement ?

La fête de Newroz à Diyarbakir: une forte mobilisation pour les droits des kurdes

La fête de Newroz à Diyarbakir: une forte mobilisation pour les droits des kurdes

Il faut d’abord que les pays européens mettent de côté leurs intérêts économiques. On parle de 40 millions de personnes, d’un peuple qui a une histoire et d’une des premières civilisations de la Mésopotamie. Ce soutien à Ankara doit cesser car il est en défaveur de la résolution du problème kurde.

Les kurdes sont victimes de cette alliance avec le gouvernement turc. Le problème kurde est un problème de tous les pays membres du Conseil de l’Europe. La Turquie en est membre avec 47 autre pays. On ne peut pas nous dire que c’est un problème de la Turquie et que c’est la Turquie qui doit résoudre ce problème. Le problème n’est pas limité aux frontières turques.

Mais Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères annonce poursuivre les relations avec la Turquie. Un pays qu’il juge très important. Donc il devrait y avoir une continuité avec le précèdent gouvernement. C’est notre peur. Les relations avec la Turquie ne peuvent pas continuer sur les seuls intérêts économiques. La priorité c’est l’arrêt du soutien au gouvernement turc par la vente d’arme et les accords Guéant de sécurité. Les arrestations en France doivent cesser.

Sarkozy s’était toujours opposé à l’adhésion de la Turquie à l’UE parce que c’est un pays musulman. Mais nous sommes pour. A condition d’imposer le respect des droits de l’homme et la reconnaissance des droits, politiques et sociaux des kurdes. Être contre l’adhésion de la Turquie à l’UE c’est mettre la question kurde de côté. L’adhésion à l’UE doit faire progresser la démocratie et les droits de l’homme en Turquie.

Ce que nous voulons c’est une autonomie démocratique. Une décentralisation où les décisions seront prises sur le terrain, dans les régions. Nous ne voulons pas de frontières Ce ne sont pas aujourd’hui les frontières qui vont sauver les peuples. Nous ne sommes pas pour une indépendance, nous voulons notre droit à l’autodétermination.

Entretien réalisé par Nicolas Bescond

livre_98Pour aller plus loin :

Kurdistan. La colère d’un peuple sans droits.

Julien Goldstein et Olivier Piot.

Ed. Les Petits Matins. Janvier 2012