Sevil Sevimli, l’autre visage de la politique en Turquie

19 juin 2012 par  

AG1

Vue de France, la Turquie incarne une multitude de contradictions pour nos chroniqueurs et hommes politiques. Diabolisée pour le génocide arménien perpétré par l’empire Ottoman et pour être un pays musulman qui n’aurait pas sa place dans une Europe aux racines chrétiennes. Ou érigée en modèle démocratique pour les pays arabes, elle aurait réussi la synthèse de l’islam politique et de la modernité libérale. Mais ce grand pays membre du Conseil de l’Europe, de l’OTAN et partenaire économique privilégié des Etats-Unis d’Amérique et des pays européens a aussi un visage que l’on se garde bien de faire connaitre en France : celui d’un régime qui ne tolère aucune contestation politique. Quitte à réprimer férocement quiconque critique le gouvernement.

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Depuis un mois Sevil Sevimli est en prison en Turquie

Samedi 16 juin. Place du Châtelet à Paris. Sous une pluie fine, une petite cinquantaine de personnes sont rassemblées. Ce sont les premiers, pour la première fois et pour le premier appel du collectif. Ils sont là pour Sevil Sevimli. Cette jeune étudiante franco-turque est depuis un mois en prison en Turquie pour « terrorisme ». Comme des centaines ou peut être des milliers d’autres étudiants, la justice turque lui reproche son militantisme en faveur des droits des étudiants. C’est de contester la politique du gouvernement d’Erdogan. Et cette seule raison suffit aujourd’hui en Turquie pour passer des mois, voire des années en prison.

C’est l’Initiative de Solidarité avec les Etudiant-es Détenu-es  en Turquie (ISEDT) qui a appelé à ce rassemblement. Un petit groupe d’étudiants décidés à briser le silence sur la répression de leurs camarades en Turquie. Car depuis deux ans et le début de la mobilisation dans les universités turques pour dénoncer l’explosion des frais d’inscriptions, ils seraient au moins 900 à être emprisonnés. Rien que ça.

Des centaines d’étudiants donc, arrêtés en marge des manifestations, y compris celle du 1er mai. Arrêtés pour les mots d’ordre de leurs banderoles, arrêtés pour les tracts qu’ils diffusent, la musique qu’ils écoutent, les livres qu’ils lisent. Des étudiants qui tombent ainsi sous le coup des lois « antiterroristes » que leur applique le gouvernement turc comme à des milliers d’autres militants, d’élus locaux et nationaux, d’avocats, de journalistes, d’intellectuels…

Erdogan : le néolibéralisme européen et la terreur d’État

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Une manifestation étudiante dispersée par la police en mars dernier

« Pour le gouvernement AKP, islamiste conservateur, il n’y a même pas besoin de présenter de preuves pour justifier cette terreur d’État » annonce au mégaphone un des animateurs de l’ISEDT. En effet, si la justice spéciale turque reproche à Sevil d’être militante communiste et de coller des affiches pour la gratuité de l’éducation, les lois antiterroristes turques permettent l’arbitraire le plus absolu. Les dossiers d’accusations sont gardés au secret jusqu’au jour du procès qui intervient parfois plus de deux ans après l’incarcération. Et pour étayer l’accusation, l’existence d’un « témoin caché », anonyme, suffit pour aboutir à une condamnation. Les étudiants que nous avons rencontré le martèlent : « c’est un viol des principes les plus fondamentaux de la justice universelle ! ». Cette stratégie crée un climat de terreur, de méfiance constante entre étudiants, qui n’osent plus dire ce qu’ils pensent, et encore moins manifester.

Leur mobilisation appelle donc à la libération immédiate de tous les militants politiques arrêtés pour terrorisme. Mais au-delà, ces étudiants veulent alerter l’opinion publique en France sur les milliers de journalistes, avocats, syndicalistes, étudiants et enseignants, arrêtés pour leurs opinions politiques et condamnés pour « terrorisme ». Car la France, par l’intermédiaire du sinistre Claude Guéant avait apporté un soutien sans faille à cette politique d’Erdogan en signant un accord de coopération sur la sécurité et le terrorisme qui instaure une collaboration étroite entre les deux pays jusque sur le sol français.

« L’Union Européenne se satisfait très bien de la voie prise par la Turquie »

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Claude Guéant et le ministre de l’intérieur turc lors de la signature des accords antiterroristes franco-turcs

A sa prise de fonction, Laurent Fabius, nouveau ministre des affaires étrangères a déclaré au journal Le Monde vouloir « renouer les fils avec la Turquie qui joue un rôle majeur, aux plans économique et diplomatique ». Derrière cette phrase, le gouvernement français a en tête ses espoirs de changements politiques en Iran et en Syrie. Mais Sevil et ses camarades seront-ils le prix à payer de l’influence des pays occidentaux dans la région et de l’accès au gaz et au pétrole qu’ils entendent conserver ?

Le gouvernement de Recep Erdogan incarne un mouvement de régression générale, multipliant les privatisations d’entreprises, les libéralisations des grands services publics, ou encore les atteintes aux droits les plus essentiels comme celui de la maitrise de son corps et de l’avortement. Les étudiants qui se mobilisent depuis deux ans en Turquie dénoncent les frais d’inscription et les concours d’entrée à l’université qui remettent en cause l’éducation publique pour tous. Et l’appareil répressif turc mobilise la police, la justice et l’armée pour leur imposer cet ordre. A l’image de bien des pays, comme le Québec qui tente d’interdire à ses étudiants de manifester contre l’explosion des frais d’inscription, les mouvements sociaux sont de plus en plus réprimés. C’est la manière pour les gouvernements libéraux de faire peser sur les peuples une crise économique dont ils ne sont pas responsables : faire passer en force leur politique en réprimant toute contestation.

Nicolas Bescond

Liberté pour Sevil Sevmili !

L’ISEDT à Paris ou le PCF à Lyon ont appelé à des premiers rassemblements le week-end dernier pour exiger la libération de Sevil.

Dans un communiqué, Marion Guenot, secrétaire nationale de l’Union des Etudiants Communistes a appelé le gouvernement français à se mobiliser sans délai pour faire libérer Sevil Sevimli.

L’UEC rejoint ainsi de nombreuses voix qui s’élèvent déjà en France pour exiger la libération de Sevil du Parti Communiste Français par la voix de Danièle Lebail, secrétaire de la fédération du Rhône, ou encore l’Université de Lyon 2 dont est issue Sevil.

Pour Marion Guenot, alors que « du Québec à Paris, du Chili jusqu’au Sénégal, de l’Irlande jusqu’en Turquie, nous sommes tous mobilisés contre un même processus appliqué ici à partir de la stratégie de Lisbonne et conduite à partir de l’OMC et le FMI», la bataille pour la libération de Sevil et ses camarades turcs est « une lutte de solidarité internationale ».

L’UEC demande ainsi que soient dénoncés par le nouveau gouvernement les accords antiterroristes signés par Claude Guéant avec Ankara.

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