Interview : « Laissez-nous bien travailler ! « 

10 avril 2013 par  

Interview de Jean-François BOLZINGER, Dirigeant de l’Ugict-CGT autour de son ouvrage : « Pour en finir avec le Wall-Street Management »

 

 

Avant-garde : Accords dits de « sécurisation de l’emploi », souffrance au travail, licenciements à la pelle et chômage croissant font la une de l’actualité. Dans vos différents ouvrages vous faites un constat sans appel de la situation que vous décrivez par le terme de « Wall Street Management ». Quels en sont les principaux traits significatifs selon-vous ?

 

Jean-François Bolzinger : Le « Wall Street management » est le support de pilotage et d’organisation du fonctionnement des entreprises pour financiariser le travail. Tout entier tourné vers le dégagement du maximum de marge pour l’actionnaire et l’obtention de taux de rentabilité à deux chiffres, ce système provoque des drames humains, des gâchis économiques et environnementaux considérables.

 

En cherchant à tayloriser la part intellectuelle du travail, il prône le culte de la performance individuelle avec l’obligation d’atteindre des objectifs définis par des indicateurs quantitatifs éliminant tout le non-solvable. Ce mode management hyper rationalisé élimine tous les volets relationnels et démocratiques en faisant fi du contenu et du sens du travail. Il évacue les relations sociales dans l’entreprise, la place de l’humain.Même pour les salariés les plus qualifiés, il n’y a pas de place pour leur rôle contributif. C’est l’obligation de loyauté qui prime envers la stratégie définie unilatéralement par l’employeur. Ce mode de management pressurise, exclue et créé du chômage. Il déshumanise l’entreprise et engendre suicides et atteintes à la santé. Ce management financier tue le travail et tue au travail.

 

AG : Après ce constat amer et face à cette précarité au travail que nombre de jeunes subissent vous demandez qu’on fasse vivre 
le «bien travailler» (le titre de votre dernier ouvrage). Concrètement, pour vous comment peut-on y parvenir ?

JFB : Pour définanciariser le travail et l’entreprise, nous proposons de nous atteler à revaloriser le travail et d’intervenir dans la gestion de l’entreprise et l’économie. Les pleins pouvoirs aux actionnaires, ça suffit ! Trois axes d’intervention pour changer le travail apparaissent comme prioritaires :

  • La reconnaissance du travail, des qualifications, des responsabilités, la revalorisation de la technicité  ;
  •  La défense et la conquête de droits démocratiques d’expression et d’intervention dans l’entreprise, individuels et collectifs, tel que le droit de refus et d’alternative sans sanction
  • La conjugaison dans toutes les décisions des aspects sociaux, économiques et environnementaux ;

Le changement ne peut venir que d’une démarche de transformation qui va de pair avec la construction d’un rapport de forces face à la finance. En réponse à une enquête portant sur « Votre travail, vous le vivez comment ? Vous le voulez comment ? » des salariés ont dit « Il faut inverser le management. Il est tourné vers le haut, vers l’actionnaire, il faut le tourner vers le bas, vers les salariés. » Aujourd’hui, le mal-travail domine puisqu’on demande aux salariés de sacrifier la qualité pour faire du fric, de ne pas utiliser toute leur intelligence et leurs capacités pour que le résultat soit plus rentable. « Laissez-nous bien travailler » c’est se réapproprier le travail y compris comme source d’épanouissement et lieu d’émancipation face au capital.

 

AG : Ces nouveaux critères d’organisation du travail sont-ils déjà présents dans certaines entreprises et font-ils l’objet de luttes des salariés ?

JFB : Même si elles ont toutes leurs limites,  beaucoup de pratiques et d’expérimentations sont à l’œuvre pour libérer le travail de la gangrène financière. Elles ont toutes en commun de chercher à libérer la créativité et le libre-arbitre des salariés, de favoriser l’intervention dans la gestion, de tourner le dos aux stratégies de court-terme et de financiarisation. Qui sait qu’aujourd’hui 30 % du marché du Champagne est contrôlé par des coopératives, que des salariés comme à Helio-Corbiel reprennent et font marcher leur entreprise, que le secteur coopératif a mieux résisté à la crise que le secteur privé ?

Nous avons relevé y compris dans le privé des exemples de management plus coopératif, solidaire, démocratique qui se conjuguent avec efficacité économique.Des recherches ont lieu par exemple à l’École des Mines de paris sur la définition d’une autre conception de l’entreprise. Comment passer de la société de capitaux qui seule est reconnue dans le droit, à la notion d’entreprise, communauté de travail créative ? Ce sont des axes de bataille décisifs pour les années à venir.

Les actions syndicales portent aussi sur l’obtention de droits d’intervention sur notre travail, sur la stratégie, sur les évolutions prévisionnelles de l’emploi, sur le respect de la santé, du temps et de la charge de travail. L’évaluation est aussi au cœur de la bataille pour qu’elle porte sur le travail et non sur les personnes. Nous avons fait condamner Airbus en justice pour son système d’évaluation comportementale caractérisée comme disciplinaire.Le taux de natalité en France, la qualification de la jeunesse, la féminisation du monde du travail sont des atouts sérieux pour un pays comme le nôtre. Comme l’est l’excellente productivité des salariés et la qualité de nos infrastructures et services publics. L’avenir de l’industrie et des services en France, de notre système productif suppose de rompre avec la logique mortifère de baisse du prix du travail et de promouvoir une logique d’investissement dans les qualifications, l’innovation, le partage du savoir, un mode de développement fondé sur l’humain.

 

Propos recueillis par Robin Salecroix

« Laissez-nous bien travailler , Manager sans Wall Street » par Marie-José Kotlicki et Jean-François Bolzinger – Editions de l’Atelier

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