LA PORTE A COTE, UN BIDONVILLE

11 octobre 2012 par  

Saint-Etienne. Quartier Montmartre. Entre la déchetterie et la SPA. En face du cimetière. C’est là qu’une centaine de Rroms ont été parqués et laissés sans eau pendant 48 heures, jusqu’à ce qu’on leur bricole une arrivée d’eau.

Nous sommes le 24 juillet et il fait une chaleur à crever. J’ai garé la voiture bien à l’écart du camp: je ne savais pas à quoi m’attendre, mais j’avais en tête les phrases que l’on entend bien souvent. « Les Rroms, tous des voleurs. »

En entrant, j’ai été frappée par ce que j’ai vu. Des enfants jouaient, nus pour certains, des habits sales pour la plupart. Des femmes épluchaient des carottes, assises sur des moellons, devant l’entrée de leur cabane de fortune. Je me suis demandée si on s’habituait à ce spectacle. Mais, non, on ne s’habitue jamais.

Je suis allée leur dire que je voulais écrire un article avec leurs témoignages. Juste sous les pierres parfaitement blanches du cimetière, ils m’ont sorti une chaise. Il y avait des femmes, certaines enceintes, d’autres fatiguées, d’autres encore malades; il y avait des hommes, qui tenaient leurs enfants dans leurs bras. Et il y avait leurs regards. Des regards terribles de détresse. Et il y avait leurs mots, leurs épreuves, leur histoire.

Et nous avons beaucoup parlé. Ils viennent de Roumanie; et quand je leur ai demandé si je pouvais voir leurs cartes d’identité, ils se sont chacun précipités pour me les montrer. Oui, ce sont bien des citoyens européens… Ils me disent qu’en Roumanie, les conditions de vie sont très difficiles. L’hôpital, par exemple, coûte cher. Une jeune mère est défigurée par la maladie. « Est-ce qu’on peut me soigner? » Des larmes dans ses yeux. Et je ne peux lui répondre que non, hélas, elle ne peut prétendre à des soins sans couverture médicale.

Je leur demande ensuite si certains ont des diplômes, un seul me répond qu’il a fait de la mécanique. Il s’énerve et dit: « je ne suis pas un voleur. Je veux juste un travail. » Et il se lève de sa chaise, la bouscule et se met à l’écart. C’est le seul à avoir un diplôme; l’accès aux études étant également onéreux. Sans compter qu’en tant que Rroms, ils subissent de graves discriminations dans leur pays. Plus tard, un homme, Florin me dit : « en Roumanie, on nous a prêté de l’argent pour venir en France, si on ne les remboursait pas dans le délai imparti, on leur devait le double. Je ne veux pas rentrer en Roumanie. » Des usuriers à présent. Ils ne sont pas au bout de leurs épreuves.

Florin m’emmène ensuite dans sa cabane. Elle est minuscule: seuls un petit lit et un canapé défoncé y tiennent. Il me présente sa famille. Sa femme m’interpelle aussitôt. « Des biberons, il me faut des biberons. Et des couches aussi. Regarde, mes enfants n’ont pas de couches. » Effectivement, c’est avec horreur que je vois trois jeunes enfants, allongés sur le pauvre sofa miteux, complètement nus, avec des mouches qui tournent autour d’eux et qui remplissent leur bouche.

Hélas, je n’ai pas de quoi les aider. Et est-ce seulement à moi de le faire? Sont-ce des bêtes à ce point qu’on leur nie le droit à l’hygiène, à la santé, à la dignité ? Dans une autre cabane, on m’attire. Maria a six ans. Cheveux collés à son front, accroche-cœurs sur sa nuque. Elle a une très forte fièvre. « Depuis trois jours », me dit sa mère. Un médecin me rapportera que la situation sanitaire du camp de Montmartre est très grave. Une bactérie particulièrement virulente proliférant.

Depuis, je ne les ai pas revus. Pour la plupart, on les a mis dans un avion les 9 et 10 juillet. Dans mes pensées, toujours: Florina, qui parlait parfaitement le français pour avoir été à l’école; Florin et sa famille, si misérables et pourtant si dignes; Lucretia, du même âge que ma mère, que j’avais également emmenée à l’hôpital et dont le médecin avait été très clair: « elle sort de l’hôpital, elle meurt. ». Et Irina et Rodica. Rodica, qui m’avait offert une bague pour avoir conduit sa fille à l’hôpital. Rodica, devenue mon amie.

Lorène Ujhelyi-Wojciechowski

 

DE LA DISCRIMINATION LEGALE,

Depuis de nombreuses années, en France, les citoyens européens venus de l’Europe de l’Est sont particulièrement touchés par une politique discriminatoire. Ce phénomène s’est amplifié aujourd’hui par le jeu des politiques et des médias. L’accès au travail en est l’exemple frappant.

Dès leur entrée dans l’UE en2007, la France a prévu un régime de mesures transitoires applicable jusqu’à fin 2013. Ces règles viennent restreindre la libre circulation des travailleurs venus de Bulgarie et de Roumanie. En clair, le citoyen de l’Espace économique européen et même le Suisse peuvent librement travailler en France ; pas le Roumain ni le Bulgare.

L’accès au travail : au cœur des discriminations

S’il veut durablement s’installer, le bulgare ou roumain doit en déposer la demande. Pour l’obtenir, la condition est soit de disposer d’un emploi, soit de posséder des moyens suffisants d’existence ou d’être étudiant. Cependant, pour travailler, le Roumain ou Bulgare doit engager certaines procédures. Le préalable est l’obtention d’une autorisation de travail. Celle-ci doit être demandée par le futur employeur à la DIRECCTE qui mettra entre 2 et 6 mois à donner une réponse.

Pour être accepté, il faut que l’emploi corresponde aux qualifications du travailleur. La DIRECCTE va regarder la situation de l’emploi. Néanmoins, si l’emploi correspond à une liste de 150 métiers dit « en tension », cette condition ne sera pas opposable.

L’employeur doit aussi verser à l’OFII une taxe pour une durée d’embauche supérieure à 3 mois. Celle-ci s’élèvera de74 à 300 euros en cas d’embauche pour une durée de 3 à 12 mois, et d’au moins la moitié de la rémunération mensuelle brute versée au travailleur après 12 mois.

Beaucoup de conditions, des délais très longs font que l’ouverture de l’emploi aux Roumains et Bulgares est quasi impossible. A l’heure où l’ère d’un racisme globalisé menace sérieusement l’Europe entière, il est temps de se positionner expressément sur la situation juridique des «étrangers » en France.

NB : En août, M. Ayrault a annoncé une modification des mesures applicables aux roumains et bulgares.

Coralie CROS

 

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